Le Devoir: Les aventuriers de la tribu perdue

Doctorant en neuropsychologie, réalisateur autodidacte et comédien à ses heures, Guillaume Dulude revient de Papouasie, où il entend tourner #TRIBE, un premier film de fiction « sociofinancé » campé en bonne partie dans un village korowai.

Deux choses frappent lorsqu’on rencontre Guillaume Dulude pour la première fois : sa poignée de main, ferme et chaleureuse, et son regard, franc et direct. Volubile, et visiblement passionné, ce spécialiste des mécanismes de la communication mène de front deux carrières, à la fois psychologue et documentariste. Son plus récent projet, #TRIBE, qui l’a déjà mené deux fois aux confins de la jungle papoue, se veut une fusion de ces champs d’intérêt plus proches l’un de l’autre qu’il n’y paraît.

« Le cinéma, c’est de la communication, et avec ce film-là, j’ai décidé de me faire plaisir et de tout y mettre », explique Guillaume Dulude, qui a accueilli Le Devoir chez lui entre deux vols. «#TRIBE, c’est l’histoire d’un avocat québécois spécialisé en droit intellectuel. Il mène une existence virtuelle, est incapable de s’engager dans des rapports humains significatifs. Transféré à Jakarta pour un contrat lucratif, il est détroussé et laissé pour mort sur un radeau. Il dérive pendant plusieurs jours et, en se réveillant, il réalise qu’il a abouti chez les Korowai. Ces derniers le recueillent et acceptent de l’aider à rentrer, mais seulement après qu’il les ait aidés à reconstruire leur village, qui vient d’être détruit. »

« Ce qui m’intéresse, c’est d’illustrer les processus mentaux, cérébraux, de la communication, et de montrer comment une saine capacité de communiquer permet d’accéder au bien-être et, oserais-je dire, au bonheur. En passant d’une existence virtuelle au monde réel, le héros est obligé de collaborer avec d’autres humains, d’avoir des contacts véritables avec eux. Il en va de sa survie. Ce faisant, il apprendra à apprivoiser sa propre vulnérabilité. Car pour stimuler une relation satisfaisante, il faut autoriser dans le cerveau une permission de vulnérabilité. Malgré le décor spectaculaire, le sujet du film est tout simple. »

Défi logistique

Sujet simple, certes, mais projet ambitieux. Primo, les Korowai vivent dans des huttes construites dans les arbres, à trente mètres du sol, l’équivalent de dix étages. Secundo, leurs villages épars sont notoirement difficiles à repérer. Tertio, ceux-ci ne sont accessibles que par hélicoptère, puis par canot, quelque part dans un no man’s land végétal de la province papoue d’Indonésie. Mission impossible qu’un tel film ? C’est sans compter la détermination de Guillaume Dulude, dont le premier documentaire, acheté par la série Les grands explorateurs, consistait en un tour du monde sans argent, et le second, qui sera diffusé cet automne à Canal D, l’a vu passer sept mois au sein d’une tribu de cannibales.

« La principale raison pour laquelle les Korowai ont réussi à maintenir leur mode de vie est justement parce qu’ils sont pratiquement inaccessibles. Quant aux maisons en hauteur, il faut savoir que les Korowai sont perpétuellement en guerre contre d’autres tribus, pour des questions de territoire et de ressources naturelles. Leurs corps affichent souvent des coupures profondes, des lacérations. Ils ont accès à un petit dispensaire, à dix jours de marche, mais il est toujours vide ou presque. J’ai promis de le renflouer avec le nécessaire — des antibiotiques et des bandages — en échange de leur collaboration. Je leur ai aussi amené de la nourriture, dont du riz, qu’ils adorent, et qu’ils ont du mal à trouver. »

Un lien de confiance s’est ainsi tissé. Si bien que les Korowai ont construit sept maisons traditionnelles dans les arbres spécifiquement pour le film. « La communication, c’est ma spécialité », rappelle Guillaume Dulude, sourire en coin, au sujet de ses échanges avec le chef.

Défi technique

D’où vient cet intérêt pour les tribus reculées ? « Ça remonte à l’enfance, je crois. P’tit gars, je rêvais d’être Indiana Jones ou Crocodile Dundee. Au chalet de mes parents, je passais mes étés à ramasser des bibittes. » Aujourd’hui, encore, les murs de son condo sont ornés de planches d’insectes encadrées. « Pour ce qui est des différentes tribus, le déclic s’est vraiment fait pendant le tournage de mon premier documentaire, dont l’un des passages se déroule auprès des Maasais, en Afrique. J’ai tripé. Mon deuxième documentaire m’a amené en Nouvelle-Guinée, où j’ai entendu parler des Korowai, que j’ai fini par trouver et visiter une première fois, en décembre 2013. »

La décision de les intégrer à la trame de son long métrage de fiction, alors déjà en gestation, s’est prise sur-le-champ. « On a obtenu le soutien du gouvernement de la Papouasie, qui a pris en charge tous les déplacements en hélicoptère — ça représente entre 300 000 et 400 000 dollars. On est en négociations avec eux pour une subvention additionnelle d’un million. »

De ce côté-ci du globe, #TRIBE est en processus de sociofinancement. Guillaume Dulude n’a sollicité ni la SODEC, ni Téléfilm Canada. « Je n’ai pas le temps, lâche-t-il de but en blanc. Ces institutions gèrent des fonds publics ; elles sont prudentes et je comprends ça. Recourir à elles, ça implique énormément d’attente, plusieurs dépôts, rondes de commentaires et demandes de modifications. Avec une proposition comme la mienne, je serais encore en train de m’expliquer dans cinq ans. Je serais ravi que la SODEC et Téléfilm m’apportent leur concours d’une manière ou d’une autre, mais je suis réaliste. Je préfère avancer sans retenir mon souffle. »

Le cinéaste de brousse a du reste une vision très nette de ce qu’il veut. « Des spécialistes du milieu du cirque, dont le travail est de concevoir des dispositifs aériens, m’ont accompagné chez les Korowai et ils vont me construire de fausses lianes qui vont me permettre d’élaborer de longs plans-séquences en voltigeant d’une maison à l’autre, sans coupure. C’est là où j’en suis. »

À la fin de l’entrevue, Guillaume Dulude fait défiler sur son portable une galerie de photos toutes plus évocatrices les unes que les autres. Alors qu’il les commente, son regard rivé à l’écran, on le devine loin de son salon montréalais, de retour dans la jungle. Ce qui adviendra, sa détermination en fait foi.

https://www.ledevoir.com/culture/cinema/413462/cinema-les-aventuriers-de-la-tribu-perdue

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